... J'ai mal, mal à mes mots.
Ma douleur me revient en écho, comme un boomerang, décapiter ma vie, amputer mon avenir et mes rêves.
... J'ai mal, mal à ma vie.
Qui accepterait de m'offrir son c½ur et ses poumons ?
Il n'y a pas assez de dons d'organes.
Je suis en attente de greffe, inscrite sur une liste qui s'allonge réguliè-rement. Nous sommes près de dix mille, toutes maladies confondues.
Nous ne faisons pas l'aumône. Notre seul espoir réside dans ce ca-deau, le cadeau d'une vie, une seconde chance.
Attendre une greffe, c'est lutter sans répit, s'accrocher à des pans de murs qui se déchiquettent. C'est marcher, les yeux bandés, en funam-bule, sur le fil d'un rasoir.
Attendre une greffe, c'est trouver le courage d'avancer alors que la fa-tigue nous accable. C'est accepter que le bonheur nous tourne le dos. Il a ses préférences. Certains traverseront leur existence sans encombres, la bouche en c½ur et le sourire aux lèvres. Tout le monde réclame sa part de bonheur mais celui-ci évite les compromis, esquive les plus démunis pour en faire des losers à vie.
Ma part, certains me l'ont prise, me privant sans le savoir d'une vie gourmandise, sucrée comme les roudoudous de mon enfance. Cette vie m'a échappée, remplacée par une autre plus rock and roll. J'aurais ai-mé avoir un peu de douceur dans mon monde brut.
Ma vie, je l'ai toujours rêvée. De mon enfadolescence à aujourd'hui, mes rêves sont des sentiers lumineux dans lesquels je m'égare l'espace d'un instant, d'une nuit, de quelques aubes naissantes...
Je pourrais être une égyptologue passionnée, une aventurière au long cours, une anthropologue minutieuse prête à disséquer le moindre cail-lou pour découvrir le fossile.
Je pourrais être militante. M'engager contre l'extinction des baleines, le massacre des bébés phoques ou dans un mouvement politiquement incorrect qui défendrait la veuve et l'orphelin.
Je pourrais être journaliste. Il me suffirait du poids des mots et du choc des photos. Faire un audacieux mélange de presse people et de repor-tages sur la misère du monde parce que c'est tendance.
Je pourrais aimer l'humanité toute entière. Ma maladie me l'empêche.
J'ai souvent rêvé des temples d'Angkor, de la cordillère des Andes. M'en aller vers des pays lointains, recevoir un coup de bambou devant cette nature Majuscule.
J'ai souvent rêvé des îles Marquises pour m'en Jacques Brêler, du la-byrinthe d'Alice, de la mer démontée avec ses paquets de vagues
jetées à la proue d'un Navire Night dont je serais capitaine. Le grand large, les embruns quand mes rêves sont maritimes.
J'ai souvent rêvé d'Etretat, de ses falaises, sa plage, des cailloux du Petit Poucet, de quelques images en technicolor, Ava Gardner et Cyd Charisse. De la mer toujours, le ressac des vagues et le sable blond où, épuisée par des heures d'amour, je m'endormirais dans les bras de mon mari, mon homme atlantique.
J'ai souvent rêvé d'une awana au bord du Nil. Voir les temples de Louxor, Karnak, accéder à dos de chameaux aux pyramides de Guizet, visiter le Musée du Caire, m'imprégner de plénitude dans la Vallée des Rois, m'éterniser à Abou-Simbel. Un aller simple pour l'Egypte. Mais ma maladie me l'empêche.
Je suis l'héroïne de ma propre vie ! Et elle ne me plaît pas !
Je revendique un droit de regard sur mon scénario qui n'a certaine-ment pas été écrit par Dieu mais plutôt par un scribouillard.